Après des mois de réserve médiatique, l’ancien Président de la RDC Joseph Kabila est sorti de son silence. Dans un entretien accordé le 20 mars à La Libre Belgique, depuis Goma, l’ancien chef de l’État livre une charge frontale contre le régime en place, sur fond de crise sécuritaire persistante dans l’Est de la République démocratique du Congo.
Interrogé sur la frappe de drone du 11 mars à Goma, qui a tué une employée française de l’UNICEF et deux civils, l’ancien président reste prudent : difficile, selon lui, de dire s’il était personnellement visé. Mais il dénonce une violence généralisée contre les populations civiles, évoquant des zones comme Masisi et les Hauts Plateaux.
« On a toujours été visé par le régime de Kinshasa », lâche-t-il, tout en affirmant garder « le moral » malgré la gravité de la situation.
Condamné, mais « serein »
Visé par une levée de son immunité parlementaire et une condamnation à mort pour son rôle présumé dans la rébellion de l’AFC/M23, Joseph Kabila se veut imperturbable.
« Je suis très serein », insiste-t-il, préférant alerter sur ce qu’il considère comme une dérive du pays.
L’ancien président évoque un risque de « soudanisation » de la crise congolaise, en référence au Soudan, mettant en garde contre une possible implosion si rien n’est fait pour inverser la tendance.
« Dictature », « mauvaise gouvernance » : attaque frontale
Le ton se durcit lorsqu’il aborde la gestion actuelle du pays. Sans détour, Joseph Kabila accuse le pouvoir de Félix Tshisekedi d’avoir instauré « une vraie dictature », marquée par le tribalisme, le népotisme et le non-respect de la Constitution.
A l’en croire, la crise congolaise est avant tout une crise de gouvernance et de vision.
« La guerre est un choix, la paix aussi », martèle-t-il, regrettant que l’option du dialogue ait été écartée au profit d’une logique militaire.
Par ailleurs, se référant à son arrivée au pouvoir en 2001, dans un contexte de guerre généralisée, Kabila rappelle avoir privilégié un dialogue inclusif ayant conduit aux accords de paix et à la réunification du pays. Une démarche qu’il estime aujourd’hui abandonnée.
Face à la multiplication des initiatives diplomatiques (Doha, Washington, Union africaine), il déplore un manque de coordination et surtout « une absence de volonté politique à Kinshasa ».
Constitution et appel à la mobilisation
Très critique vis-à-vis des projets de révision constitutionnelle, il estime que la loi fondamentale est déjà « foulée aux pieds ». Toute tentative de modification serait, selon lui, « extrêmement dangereuse ».
« Quelle Constitution ? Pour Kinshasa, elle n’existe pas. Elle est ignorée depuis 2019. Alors, que vont-ils réviser au juste ? Je pense que l’idée c’est plutôt l’adoption d’une nouvelle Constitution. Tout ce tripatouillage est dangereux, extrêmement dangereux », a-t-il déclaré.
Et d’ajouter: « C’était fastidieux d’arriver à l’adoption de cette Constitution en 2006. C’est par son biais qu’on a réunifié le pays. Aujourd’hui, il y a zéro raison qui peut convaincre la population congolaise qu’il faut commencer à détricoter ce texte. Cette tentation, c’est propre aux régimes qui ont complètement failli. Le problème ne se situe pas au niveau de la Constitution. Le problème, c’est ce petit clan qui cherche à se maintenir au pouvoir. »
Dans un passage particulièrement offensif, Joseph Kabila appelle les Congolais à « faire échec » à ce qu’il qualifie de dérive autoritaire, en invoquant l’article 64 de la Constitution.
Sa présence à Goma, épicentre des tensions et bastion de l’AFC/M23, ne passe pas inaperçue.
Kabila assume : « Goma, c’est chez moi », rappelle-t-il, évoquant une résidence acquise en 1999. Il affirme vouloir rester en contact avec « tous les Congolais » au nom de la cohésion nationale.
Pour l’ancien président, l’avenir du pays passe par « un changement radical du système ». Il évoque la nécessité de renouveler la classe politique et d’impliquer davantage la population, qu’il juge capable de « surprendre ».
Eldad B.